Cet été, prenons le large à bord d’Un Paquebot pour Oran

Sabine de Cussac Sabine de Cussac - 01 juillet 2019

Casanier, le Versaillais ? Confiné dans un certain entre-soi ? Le « natif » Guillaume de Dieuleveult offre un beau démenti à ces préjugés en nous conviant à suivre ses traces dans un inspirant récit, Un paquebot pour Oran. Grand reporter pendant une dizaine d’années pour les pages voyages du Figaro Magazine, il a bien roulé sa bosse, et nous pousse, d’une écriture sensible, empreinte de poésie et d’humour, à changer notre regard, pour être non plus un touriste mais un « voyageur »: invité par un ami oranais, il monte à bord d’un paquebot vieillissant pour explorer Oran et Alger et partir à la rencontre des Algériens ; son périple n’est pas seulement une progression dans l’espace, une découverte de ce pays finalement méconnu, c’est aussi l’occasion de remonter le temps, d’ « éclairer des voies anciennes » pour reprendre le vers de Cendrars que Guillaume a choisi comme exergue.

Une lecture toute indiquée pour glisser vers les chaudes journées de l’été.

Toi qui es un infatigable globe-trotter, pourquoi choisir de parler de l’Algérie ? Qu’est-ce que ton livre apporte par rapport à ce qui a déjà été écrit?

Je n’ai pas de lien particulier avec l’Algérie, je ne descends pas d’une famille de pieds-noirs et personne dans ma famille proche n’a participé à la guerre d’Algérie. Je n’ai donc pas de compte à régler avec ce pays mais, en préparant ce livre, je me suis rendu compte que, pour la génération de nos parents ou grands-parents, le souvenir de la France en Algérie était un tabou et que de ce fait, il y avait chez les plus jeunes une certaine méconnaissance non seulement de cette histoire mais aussi de ce pays qui a été la France pendant plus d’un siècle : je voulais donc aller à la rencontre de l’Algérie et  des Algériens avec un œil neuf, sans affect ni amertume, et ainsi redécouvrir leur passé qui est intimement lié au nôtre. J’ai trouvé un pays accueillant, touchant, qui reste profondément marqué par notre histoire commune, mais où la guerre civile des années 90 entre l’armée et les islamistes est le véritable traumatisme, ce que j’ignorais totalement. Et se rendre en Algérie en bateau, c’est aussi mesurer combien la Méditerranée nous a modelés, contribuant à façonner un héritage commun.

Oran…La Radieuse Crédit photo @Guillaume de Dieuleveult

Tu as en effet décidé de prendre le paquebot, alors que la plupart des autres moyens de transport sont plus rapides : explique-nous le sens de cette démarche

Voyager en bateau, c’est accepter de se livrer à une part d’inconnu, à une certaine lenteur, à l’heure où tout va très vite, accepter de perdre du temps, prendre conscience de l’immensité de la mer… C’est aussi s’inscrire dans une forme de continuité : pendant de longues années, embarquer était le seul moyen pour se rendre de l’autre côté de la Méditerranée : Braudel, spécialiste de l’histoire de la Méditerranée, le formule ainsi : « les choses perdurent même si elles changent ». Cela rejoint une de mes quêtes : retrouver les traces du passé dans ce que je regarde, rechercher ce qui subsiste, mettre mes pas dans ceux des voyageurs qui m’ont précédé.

Tu fais justement une distinction dans ton livre entre le « touriste » et le « voyageur » : pour cet été, comment « bien » voyager ?

Je crois que la principale différence entre le touriste et le voyageur, c’est le but du voyage. La réalité, c’est que voyager est souvent très désagréable. C’est fatigant, on risque d’attraper tout un tas de maladies, la plupart des hôtels sont médiocres, on mange mal et on a en plus la mauvaise conscience de générer des quantités énormes de CO2. Accepter, comme le font chaque été des millions de personnes, de subir tous les désagréments du voyage uniquement pour aller prendre du loisir dans un autre pays, c’est quelque chose que je ne comprends pas. Je préfère largement rester chez moi. En revanche, quand le voyage a un but, et dans mon cas ça a longtemps été de réaliser des reportages avec un photographe, aucun problème, je suis prêt à accepter n’importe quoi. Par ailleurs, je dirais que, pour contrer l’uniformisation du monde, il est nécessaire de beaucoup lire. En voyageant, en lisant, on apprend à poser un regard différent sur les choses, à percevoir ce qu’un paysage ou une ville peut avoir à nous raconter. Le regard de l’écrivain qui nous a précédés va apporter une intensité, une épaisseur supplémentaire à ce que l’on voit : le lecteur de Camus, du Premier Homme, de l’Etranger, va percevoir dans les rues ou derrière les façades patinées par le temps, les histoires qui se sont succédé, le lien fort des Pieds-Noirs à la Méditerranée, le lien sensuel qu’ils entretiennent avec cette terre ; l’écrivain du Premier Homme, en livrant son témoignage de Pied-Noir des quartiers populaires d’Alger, savait sans doute que la fin d’un monde était proche et cette tension à venir habite son œuvre.

Nul besoin d’aller loin pour devenir un « voyageur », c’est avant tout une affaire de regard.

A bord du paquebot… @Guillaume de Dieuleveult

Ton récit de voyage est donc celui d’un lecteur… dans quels pas d’écrivains-voyageurs as-tu envie de mettre les tiens ?

Ils sont nombreux, mais je pourrais en citer trois qui me nourrissent tout particulièrement : Nicolas Bouvier et son Poisson-Scorpion, dont j’ai suivi les traces au Sri-Lanka, lors d’un séjour à Galle; outre son écriture parfaite, il porte un regard neuf, inédit sur ce qu’il voit, « un œil qui écrit», comme il le dit lui-même. Comment ne pas citer Blaise Cendrars et son esprit de liberté, et la beauté brute de son poème fleuve, la prose du Transsibérien. J’admire aussi beaucoup Daniel Rondeau (qui vient d’être admis à l’Académie Française), qui a notamment écrit un guide passionnant sur Alexandrie (NDLR Guillaume a habité quelques années au Caire). Je suis particulièrement sensible à sa démarche d’écrivain qui recherche « ce qui a été, n’est plus et pourtant demeure »: c’est ainsi que j’ai marché dans les rues d’Oran, une ville qui a longtemps été française et qui en conserve les traces émouvantes.

Tu as grandi à Versailles, et tu es revenu plus récemment y habiter : que peut y trouver un voyageur de ton espèce ?!

Je dois beaucoup à Versailles puisque j’y suis né et que j’y ai grandi. Mais je m’y suis aussi beaucoup ennuyé à une certaine période et c’est ce qui m’a donné l’envie d’aller voir le monde. Pour pasticher une formule bien connue, Versailles, ce sont mes racines, qui m’ancrent et me stabilisent, indispensables pour avoir des ailes, aller à la rencontre de ce qui est différent avec une curiosité toujours aussi vive et un oeil attentif.

Suivons donc les conseils de Guillaume, pour bien voyager, lisons… et embarquons pour l’Algérie!

Un Paquebot pour Oran de Guillaume de Dieuleveult, édité par la librairie vuibert, est disponible à la Procure et chez Gibert Joseph à Versailles

2019-07-01T23:33:18+02:00

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